Chant émancipateur des cheikhates, l’aïta donne le ton d’une exposition bordelaise qui rassemble une trentaine d’artistes modernes et contemporains marocains dont les œuvres entrent en résonance avec cette tradition orale aussi poétique que politique.
Associé pendant la période coloniale à la résistance, la forme poétique de l’aïta place l’exposition « Aïta : fragments poétiques d’une scène marocaine », curatée par Sonia Recasens au Frac Nouvelle-Aquitaine MÉCA de Bordeaux, sous le double signe de l’insoumission et d’une parole féminine libre. Réussissant à la fois à rendre compte d’un patrimoine immatériel immuable et de la vivacité de la scène moderne et contemporaine marocaine, la curatrice gagne sur tous les tableaux. Point de départ de cette partition visuelle, la série Le chant de l’ombre de Mohssin Harraki, acquise par le FRAC Nouvelle-Aquitaine, voit l’artiste graver sur des pierres de la région du Lot un texte inspiré par la célèbre chanteuse marocaine du XIXe siècle Hadda Al Ghaîtia, dite Kharboucha. Cette oeuvre phare entre d’entrée de jeu en résonance avec la vidéo Corbeaux de la chorégraphe Bouchra Ouizguen laissant entendre un « cri primordial, un élan vital » comme l’explique la curatrice dans le livre Aïta accompagnant l’exposition (publié aux éditions Kute) ou celle de Meriem Bennani, Siham & Hafida dans laquelle la vidéaste met en scène deux générations de cheikhates dont la rencontre produit des étincelles visuelles souvent loufoques.

@ Adagp, Paris, 2025
Ce cri de joie, de douleur ou de résistance, « dont le processus d’écriture est flexible et collaboratif », rappelle Sonia Recasens, devient alors le point de départ d’une plongée réjouissante dans la scène moderne et contemporaine marocaine dont les artistes travaillent les notions d’oralité, de patrimoine matériel ou immatériel, s’attachant à subvertir des traditions vernaculaires. Soukaina Joual (Raw Body) et Khadija El Abyad (Peaux brodées/Embroidered Skins) s’emparent des pratiques ancestrales de la broderie ou du tatouage au henné dont elles distordent les motifs pour montrer avec subtilité la présence du corps féminin souvent cantonné à l’espace privé. Elles s’inscrivent ainsi dans la filiation de la plasticienne Amina Benbouchta dont l’installation – mêlant dessins, photographies et œuvres brodées lors de sa résidence à la Fondation Kalhath en Inde – constitue l’un des points forts de l’exposition. « J’explore l’espace domestique comme un théâtre de tensions, là où l’intime devient politique », explique l’artiste. Aux côtés de ces créations contemporaines, deux œuvres de Chaïbia et Fatima Hassan El Farouj révèlent leur caractère pionnier, loin du carcan « naïf » dans lequel les deux artistes ont été longtemps enfermées.

Un souffle de liberté créateurL’importance de l’oralité est mise en avant à travers les propositions vidéo d’Abdessamad El Montassir ou de Hicham Gardaf qui, dans The Storyteller, donne la parole au conteur et artiste peintre tangérois Mohamed Mrabet, figure emblématique de la Beat Generation, s’exprimant dans un savoureux sabir mêlant darija, espagnol et français. Ce patrimoine immatériel apparaît aussi subtilement dans les propositions plastiques d’Amina Agueznay, de Sara Ouhaddou ou de Laila Hida, réalisées à partir des échanges entretenus avec des tisserandes, des artisans ou des habitantes de la médina de Marrakech. « Mes œuvres, faites de liaisons et de ramifications, traduisent le potentiel des connexions de personnes autour d’un projet commun, la valeur de la communauté, du maillage social », commente ainsi Amina Agueznay à propos de sa série Secrets of the Adghar qui représente un voile de mariée – généralement caché – sur lequel elle brode une trame de perles.

– 2020, Courtesy GALERIE Esther
Woerdehoff
Aux trésors dissimulés du patrimoine immatériel font écho d’autres travaux de M’barek Bouhchichi, Khalid Bouaalam ou Salima Naji qui convoquent les modèles architecturaux vernaculaires. L’exposition s’ouvre ainsi sur une œuvre inédite de l’architecte marocaine, L’appel de la terre, réalisée à partir d’huîtres concassées et de sédiments du bassin d’Arcachon, en collaboration avec les étudiants de l’École nationale supérieure d’architecture et du paysage de Bordeaux. L’idée : « Utiliser pour la première fois des sédiments de dragage des ports ostréicoles du bassin d’Arcachon et les relier à une autre tradition de terre crue, celle des oasis et des terres intérieures, arides du Maroc », revendique Salima Naji, dans un geste d’improvisation réalisé en compagnie d’étudiants invités à laisser libre cours à leur désir et à leur imagination.

Maroufi
Mais au final, ce qui frappe surtout le visiteur, qu’il soit ou non connaisseur de la scène marocaine, c’est le souffle de liberté créateur qui caractérise ces artistes. Tous, à leur façon, perpétuent l’esprit de résistance caractéristique de l’aïta. Si l’une des sections documentées de l’exposition rend un hommage appuyé aux membres du Groupe de Casablanca, Sonia Recasens a choisi de ne pas en faire le point névralgique de l’histoire de l’art moderne et contemporain au Maroc. La curatrice met plutôt en avant un esprit enjoué et frondeur que l’on retrouve dans les peintures surréalistes d’Amina Rezki, les insolences visuelles de Meriem Bennani ou le regard tendrement amusé que portent le photographe Daoud Aoulad-Syad ou la vidéaste Randa Maroufi sur leurs compatriotes. Un vent de liberté qui a séduit un public nombreux et divers, lors de la soirée de vernissage, dont de nombreux visiteurs ayant une ascendance marocaine, fiers de (re)découvrir tout un pan d’une culture libre et tournée vers l’émancipation des femmes. Olivier Rachet« Aïta, Fragments poétiques d’une scène marocaine » (avec Oumaima Abaraghe, Amina Agueznay, Malika Agueznay, Aassmaaa Akhannouch, Daoud Aoulad-Syad, Amina Benbouchta, Meriem Bennani, Khalid Bouaalam, Bouabid Bouzaid, M’barek Bouhchichi, Khadija El Abyad, Abdellah El Hariri, Fatima Hassan El Farouj, Badr El Hammami, Abdessamad El Montassir, Hicham Gardaf, Yasmine Hatimi, Mohssin Harraki, Laila Hida, Soukaina Joual, Sido Lansari, Mohammed Laouli, Randa Maroufi, Salima Naji, Bouchra Ouizguen, Sara Ouhaddou, Younes Rahmoun, Amina Rezki, Chaïbia Talal), Frac Nouvelle-Aquitaine MÉCA, Bordeaux, jusqu’au 4 janvier 2026.




